
23 mars, J4 – 22 kms – Temple 13
Il fait bien froid ce matin lorsque nous quittons notre auberge, après un dernier tour du jardin où les magnolias sont tout près d’éclore. Nous replongeons dans la forêt avec à nouveau un bon dénivelé qui nous permet de nous réchauffer. Lorsque nous quittons les zones ombragées, un paysage à perte de vue sur la plaine s’offre à nous. Au premier hameau, un ravissant abri de bois dominant la vallée nous invite à une petite halte.
A peine assis, un petit monsieur sort de sa maison de l’autre côté de la rue, vient nous saluer et nous offre un paquet de mini nuts. Je l’aurais embrassé ce cher homme, ces sucreries sont les bienvenues. Apprenant que nous sommes français, il repart en trottinant pour revenir aussitôt en brandissant un porte-clefs Tour Eiffel, cadeau d’un pèlerin, certainement français ! Ses yeux pétillent de joie, je regrette presque de ne pas avoir pensé à faire un stock de ces babioles avant de partir. Mais c’était des grammes en plus dans le sac à dos…
Rencontre sous abri
Dans cet abri pour henro, nous feuilletons le cahier-livre d’or invitant les pèlerins à écrire un petit témoignage de leur passage. Nous y découvrons un message de Marcello, notre jeune italien rencontré il y a deux jours. Il a dormi dans cet abri, pourtant ouvert aux quatre vents, sous l’œil bienveillant, ajoute-t-il, de notre vieux monsieur qui l’a même nourri. Je suis sûre que cette rencontre fut merveilleuse pour tous les deux, pour Marcello bien sûr très touché par la gentillesse de ce villageois, mais aussi pour ce vieux monsieur rencontrant ce jeune occidental capable de parler sa langue. Chanceux Marcello !
Premiers cerisiers en fleurs
Nous poursuivons notre chemin sur une petite route qui descend gentiment vers la vallée, traversant des villages, longeant des champs d’agrumes en terrasses et nos premières cerisaies en tout début de floraison.
En contre-bas, quelques fermes avec de belles granges traditionnelles faites de bambou de terre et de paille, les minkas, maisons paysannes d’autrefois.
Quelques kilomètres plus loin, nous passons devant une sorte de comptoir en bois où sont proposés des sacs d’oranges. Des fruits enfin !!! Et la personne qui vient juste d’approvisionner la petite cabane, avant de remonter dans sa voiture nous en offre un sac et refuse bien sûr tout paiement, « o-settai » !
Nous pique-niquons sur les bords d’une rivière mais ne nous attardons guère car, depuis ce matin, je ne parviens pas à me réchauffer. Nous retrouvons ensuite la route et les derniers huit kilomètres se font sur le bord d’une voie principale, l’horreur ! Dans ces cas-là, je me demande vraiment ce que je suis venue faire dans cette galère.
Le temple 13, Dainichi-ji, Grand Soleil
Nous clôturons la journée par le temple 13, Dainichi-ji, Grand Soleil au cœur du village Ichinomiya-cho. Toute une troupe de pèlerins arrivés là en minibus se pressent devant le hondo. Nous les laissons passer et profitons ensuite tranquillement d’un temple calme et des derniers rayons de soleil chaud de la journée.
Une auberge sans âme
Notre auberge bien vétuste et bien laide se trouve à quelques mètres à peine. Nous sommes accueillis par une vieille dame qui ne doit pas mesurer plus d’1m30, jambes à la Lucky Luke, cassée en deux, trottinant derrière son déambulateur qui ressemble à une poussette de poupée. Sans doute gérante de cet établissement autrefois, elle aide son fils aujourd’hui qui a pris le relai mais a oublié de rénover son auberge et semble ignorer que de temps en temps il est nécessaire de faire le ménage… Les murs du furo, côté femme, sont couverts de moisissures et je m’abstiendrai de me tremper dans le bain commun, la douche suffira ce soir. Bernard sort écœuré du furo côté homme. Il en faut, pourtant, pour qu’il se plaigne …
Le dîner, par contre, s’avère excellent, fondue japonaise au menu avec enfin plein de légumes que l’on fait cuire soi-même dans un bouillon. Nous sommes ce soir les seuls gaijin au milieu de familles japonaises très bruyantes. Les temples sont nombreux dans le coin et ces gens sont certainement des pèlerins motorisés.
Petit lexique
- furo : bain japonais. Ce mot désigne la baignoire et, par extension, la salle de bains
- gaijin : étrangers
- henro : pèlerin
- hondo : bâtiment principal du temple
- o-settai : offrande donnée aux pèlerins autant pour les honorer que pour représenter le donateur au cours du pèlerinage
Quelques mots sur l’auteur / autrice
Le 20 mars 2019, Catherine, co-fondatrice de CouleurSenior, s’engageait avec son mari dans une longue marche, le Pèlerinage de Shikoku, une île au sud du Japon. Ils ont 63 ans chacun, n’ont jamais vécu au Japon, ne parlent pas japonais, ne sont pas bouddhistes et, bien que marcheurs réguliers, ne se sont jamais lancés sur une si longue distance : 1 200 km sur un circuit historique de 88 temples. Dans cette période actuelle de confinement, Catherine nous a proposé de partager au jour le jour leur aventure, physique, culturelle et spirituelle. Exactement un an après, suivons leurs pas et découvrons avec eux cette île et le quotidien des pèlerins dans un monde inconnu. Atteindront-ils le Nirvana promis aux pèlerins qui atteignent le quatre-vingt-huitième temple ? Nous le découvrirons au fil des jours à venir ….